Quelle était la situation de départ ?
Une usine bien tenue sur la sécurité des aliments, sans aucun reporting ESG. Ce cas est un cas type : il réunit des situations que nos équipes rencontrent chez des exportateurs agroalimentaires marocains, sans décrire un client.
L’entreprise, une société anonyme familiale de la région d’Agadir, fabrique des conserves de sardine et de maquereau, en grande partie sous marque de distributeur. Elle compte environ 380 salariés permanents, majoritairement des ouvrières, et recrute des saisonniers en pleine campagne. Elle est certifiée IFS Food Version 8 ; elle n’a pas de système de management environnemental certifié. Une chambre froide jouxte l’usine, sur le même site.
En une année, quatre demandes arrivent :
- deux enseignes européennes, pour lesquelles elle fabrique des produits à leur marque, envoient chacune un questionnaire fournisseur sur l’environnement, le social et l’éthique ;
- un distributeur européen soumis à la CSRD demande des données de chaîne de valeur : énergie, émissions, eau, effectifs, accidents ;
- sa banque, qui finance une nouvelle chaudière et une centrale photovoltaïque en toiture, demande un rapport ESG annuel et l’interroge sur ses objectifs de réduction des émissions.
Le directeur administratif et financier constate que les quatre demandes posent largement les mêmes questions, avec des définitions différentes. La direction décide de produire un seul rapport, sur un référentiel reconnu, et de répondre à tous à partir de lui.
Pourquoi le VSME, et quelle option ?
Parce que le VSME a été conçu pour cette situation. Selon la Commission européenne, ce standard volontaire de l’EFRAG répond à la multitude de questionnaires ESG non coordonnés que les banques, les investisseurs et les grandes entreprises adressent à leurs fournisseurs.
Trois arguments ont convaincu la direction :
- le plafond de chaîne de valeur. Avec moins de 1 000 salariés, l’entreprise peut refuser, pour les besoins du reporting CSRD du distributeur, de fournir plus que les données listées à l’annexe II du standard volontaire adopté le 3 juillet 2026, plafond applicable aux exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027. Elle l’a vérifié avec son client avant de s’en prévaloir, l’application de ce plafond à un fournisseur établi hors de l’Union restant à confirmer dans le texte de la directive (UE) 2026/470 ;
- la banque. Le module complet du VSME couvre les cibles de réduction des émissions et les risques climatiques, sur lesquels elle l’interrogeait ;
- la taille. Bien que la recommandation vise d’abord les entreprises de moins de 250 salariés, la Commission présente le standard volontaire comme une référence proportionnée jusqu’à 1 000 salariés.
Restait le choix de l’option. Un module choisi s’appliquant en entier, la direction a retenu l’option A, module de base seul, pour le premier exercice, et annoncé à la banque l’option B pour l’exercice suivant. Fixer des cibles de réduction sans année de référence fiable aurait été une promesse sans base. Le périmètre retenu : l’entité juridique, un site, l’exercice comptable clos au 31 décembre, sur une base individuelle.
Qu’a révélé l’inventaire des données ?
Des données abondantes là où un système existait, et des trous là où personne n’en était responsable. Le système IFS et la paie fournissaient beaucoup ; l’énergie, l’eau et les fluides frigorigènes beaucoup moins.
Rubrique | Constat | Traitement |
|---|---|---|
B3 Énergie et émissions | Électricité facturée chaque mois ; fioul de la chaudière et gazole des chariots suivis en litres par la comptabilité ; recharges de fluides frigorigènes de la chambre froide non tracées | Conversion des combustibles en MWh, méthode écrite ; registre des recharges créé avec le prestataire de maintenance |
B4 Pollution | Effluents analysés à la demande du gestionnaire du réseau d’assainissement | Rubrique jugée applicable ; paramètres et résultats repris des rapports d’analyse |
B5 Biodiversité | Site en zone industrielle, sans aire protégée voisine identifiée | Non applicable, motif documenté |
B6 Eau | Eau du réseau facturée ; forage sans compteur | Compteur installé ; prélèvement du forage estimé avant installation, méthode signalée |
B7 Déchets | Bordereaux pour les huiles usagées ; sous-produits de poisson vendus à une usine de farine | Déchets dangereux et non dangereux pesés ; sous-produits présentés à part, avec leur règle de classement |
B8 Effectifs | Saisonniers comptés différemment par la paie, les RH et le système IFS | Équivalents temps plein retenus, rapprochés des déclarations CNSS ; taux de rotation calculé sur les permanents, méthode écrite |
B9 Santé et sécurité | Registre des accidents tenu ; heures travaillées non consolidées | Heures extraites de la paie pour calculer le taux |
B10 Rémunération et formation | Plus de 150 salariés : écart femmes-hommes exigé ; heures de formation non ventilées par sexe | Paie retraitée par catégorie ; feuilles d’émargement ressaisies |
B11 Corruption | Aucune condamnation ni amende | Mention explicite |
Deux points ont retardé le calcul des émissions. Le facteur d’émission de l’électricité devait être documenté : le VSME renvoie au GHG Protocol, dont la méthode « location-based » repose sur un facteur moyen du réseau, et la source de ce facteur doit être citée. Et la question du stress hydrique du site, qui conditionne la présentation de l’eau selon le VSME, a été laissée ouverte et signalée. Le VSME ne désigne pas d’outil pour qualifier un site en zone de stress hydrique. La définition de référence du droit européen, celle des règles de publication de la finance durable (règlement délégué (UE) 2022/1288), renvoie à l’outil Aqueduct de l’atlas des risques hydriques du World Resources Institute : une zone est en stress hydrique élevé quand le pourcentage d’eau prélevée y est de 40 à 80 %, extrêmement élevé au-delà de 80 %. Indiquez l’outil et la date de consultation dans votre rapport.
Comment le rapport a-t-il été produit et validé ?
Avec un coordinateur, six propriétaires de données et une validation par la direction générale. Le directeur administratif et financier a porté le projet ; le responsable qualité, qui connaissait le système IFS, a coordonné la collecte.
Chaque indicateur a reçu une fiche : définition, unité, source, propriétaire, fréquence, méthode, contrôle. Les contrôles croisés ont fait remonter trois corrections avant validation : un mois d’électricité compté deux fois après un changement de compteur, des saisonniers absents des effectifs de décembre, des heures de formation comptées pour des intérimaires. Le chiffre d’affaires utilisé pour l’intensité des émissions a été repris des comptes, pour rester cohérent avec les états financiers de la même période.
Le rapport suit l’ordre des rubriques du VSME. La rubrique B2 ne décrit que ce qui était en place : politique de sécurité des aliments, règles d’hygiène et de sécurité, tri des déchets ; la centrale photovoltaïque y figure comme projet, avec sa date de mise en service prévue. Les données de l’année précédente n’ont pas été reconstituées : le VSME ne les exige pas pour un indicateur publié pour la première fois.
Comment le rapport a-t-il servi les quatre demandes ?
Comme base unique, avec une table de correspondance par demandeur. Chaque question reçue a été reliée à une rubrique du rapport, et la même valeur a été envoyée partout.
Demandeur | Ce qui lui a été transmis | Ce qui reste à faire |
|---|---|---|
Première enseigne | Réponses au questionnaire tirées du rapport, rapport joint | Mise à jour annuelle |
Seconde enseigne | Réponses sur sa plateforme, avec les mêmes valeurs | Questions sur les fournisseurs de poisson, à traiter |
Distributeur soumis à la CSRD | Données correspondant à l’annexe II du standard volontaire | Questions au-delà signalées au client, avec le fondement |
Banque | Rapport complet, note sur la chaudière financée, méthode des émissions | Option B et cibles de réduction l’an prochain |
La seconde enseigne a posé une question que le module de base ne traite pas : les pratiques sociales et environnementales des armateurs qui fournissent le poisson. C’est l’autre sens des données ESG fournisseurs. L’entreprise a décidé d’appliquer à ses propres fournisseurs la logique qu’elle subit : un questionnaire court fondé sur le module de base du VSME pour les principaux, et des visites pour les plus exposés.
Quelles leçons pour d’autres exportateurs ?
La principale : le référentiel se choisit en une réunion, les données se construisent en une année. Un emballeur de Tanger ou une station de conditionnement du Souss retrouvera la même logique, avec d’autres rubriques sensibles.
Le cadre général figure dans notre guide du reporting ESG au Maroc et la méthode dans notre article sur le premier rapport ESG d’une PME. Si votre client vous demande surtout un système environnemental, lisez le cas type ISO 14001 d’un exportateur marocain ; les exigences propres à la filière sont sur notre page produits de la mer et conserves.