Quelle était la situation de départ ?

Une entreprise certifiée, solide sur l’hygiène et le HACCP, mais dont l’évaluation de la fraude n’avait jamais été mise à l’épreuve par un client. Ce cas est un cas type : il réunit des situations que nos équipes rencontrent dans des entreprises agroalimentaires marocaines, sans décrire un client.

L’exportateur, installé dans la région de Casablanca, reçoit des graines entières (cumin, coriandre, nigelle), des piments séchés, des herbes séchées et du safran acheté auprès de coopératives par des intermédiaires. Il trie, nettoie, broie, mélange (ras el hanout, mélanges pour grillades) et conditionne en big bags pour l’industrie et en pots pour la distribution. Le traitement à la vapeur des épices est confié à un sous-traitant. Pour compléter ses gammes, il achète aussi du curcuma et du poivre déjà moulus à un négociant de Casablanca. Le site est certifié IFS Food version 8.

Un importateur britannique, certifié BRCGS Food Safety Issue 9, veut le référencer pour une gamme d’épices moulues et de safran « origine Maroc ». Son équipe technique envoie un questionnaire fournisseur et demande, avant toute commande, l’évaluation de vulnérabilité à la fraude, le plan d’atténuation, le plan de défense alimentaire et les preuves d’origine du safran.

La demande n’a rien d’arbitraire. BRCGS (3.5.1.2) oblige l’acheteur à approuver ses fournisseurs par une certification, un audit ou un questionnaire dont le périmètre couvre la défense alimentaire et l’authenticité des produits. Et l’allégation d’origine qu’il portera sur son étiquette l’oblige à vérifier le statut de chaque lot et à réaliser des bilans matière (5.4.5).

Le diagnostic a établi le point de départ :

  • une évaluation de la fraude d’une page, une ligne par famille, tout classé « faible », sans critère ni source ;
  • ni emballages ni traitement sous-traité dans le périmètre, alors qu’IFS Food version 8 (4.20.2) les vise ;
  • un négociant référencé sur le prix, sans audit ni certification connue ;
  • aucune analyse d’authenticité dans le plan d’analyses ;
  • des lots de safran mélangés à la réception, quelle que soit la coopérative d’origine ;
  • un plan de défense alimentaire générique, sans zone sensible définie.

Quelles décisions ont été prises avant de refaire l’évaluation ?

Cinq décisions, validées par la direction. Elles ont fixé le périmètre et la charge de travail.

Décision

Options

Choix du cas type

Règle appliquée

Équipe

Qualité seule ou équipe mixte

Achats, qualité, production, logistique, direction

Responsabilités définies et connaissances spécifiques (IFS 4.20.1)

Périmètre

Matières seules ou périmètre IFS complet

Matières, ingrédients, emballages et traitement sous-traité

IFS 4.20.2

Regroupement

Par famille ou par forme

Chaque épice séparée en « entière » et « moulue »

La nature de la matière est un critère (BRCGS 5.4.3)

Méthode

Modèle générique ou grille propre

Grille écrite, 7 critères notés de 1 à 3, seuils et règle de prudence

Méthode libre mais documentée (glossaire IFS)

Veille

Ponctuelle ou planifiée

Liste fixe de sources, revue trimestrielle des alertes

IFS 1.2.5, BRCGS 5.4.2

Le regroupement a tout changé. Le document technique de la GFSI de 2018 cite les colorants non autorisés dans les épices parmi les exemples d’ajouts frauduleux. Une épice moulue, mélangée ou fortement colorée offre plus de prise à ce type de fraude qu’une graine entière que l’on peut examiner à la réception.

Qu’a montré la nouvelle évaluation ?

Trois niveaux, et des surprises du côté des achats plus que de la production. Le tableau résume les conclusions, sans publier de notes ni de résultats d’analyses.

Groupe

Niveau retenu

Raisons principales

Curcuma et poivre achetés moulus au négociant

Élevé

Forme moulue, chaîne longue, fournisseur non audité, intérêt économique

Piment et paprika moulus sur site à partir de piments séchés

Élevé

Couleur recherchée par les clients, colorants non autorisés cités par la GFSI parmi les fraudes sur les épices

Safran

Élevé

Prix élevé, intermédiaires, allégation d’origine portée par le client

Mélanges contenant un composant acheté moulu

Élevé

Le composant le plus vulnérable fixe le niveau du mélange

Graines entières de fournisseurs connus

Moyen

Intérêt économique réel, mais forme entière contrôlable à la réception

Herbes séchées

Moyen

Risque de présence d’autres plantes, contrôle visuel possible

Traitement à la vapeur sous-traité

Moyen

Le certificat de traitement doit correspondre à chaque lot

Sel, pots en verre, capsules, cartons

Faible

Fournisseurs certifiés, faible intérêt économique d’une fraude

Le niveau « faible » des emballages n’est pas une formalité : il est écrit, justifié et revu comme les autres. La GFSI le rappelle dans le même document : conclure à une vulnérabilité faible est acceptable si l’évaluation est menée avec soin et documentée.

Quel plan d’atténuation a été retenu ?

Un plan qui change d’abord les achats, puis cible les analyses. Les mesures suivent la logique de la position de la GFSI de 2014 : surveillance, analyses, vérification de l’origine, spécifications, audits fournisseurs.

Groupe

Mesures

Responsable

Vérification

Épices achetées moulues

Remplacement progressif par des achats en forme entière broyés sur site ; en attendant, négociant audité et certificat d’analyse par lot

Achats

Analyses ciblées par un laboratoire accrédité pour la méthode, fréquence fondée sur le risque

Piment et paprika

Spécification avec critères d’authenticité, fournisseurs de piments séchés audités

Qualité

Analyses de recherche de colorants non autorisés selon le plan d’analyses

Safran

Achat auprès de coopératives identifiées, lots séparés par coopérative, documents d’origine archivés

Achats et logistique

Bilan matière semestriel, analyses ciblées

Mélanges

Composants à risque élevé soumis aux mêmes mesures que la matière seule

Production

Revue de recette à chaque changement de composant

Traitement sous-traité

Accord écrit, enregistrement du traitement lot par lot

Qualité

Rapprochement des certificats et des lots, vérification microbiologique périodique

Pour le safran, la séparation des lots a été la mesure la plus lourde, et la plus utile. Sans elle, le bilan matière était impossible, et l’importateur n’aurait pas pu justifier l’origine revendiquée sur son étiquette. La loi marocaine rappelle l’enjeu : la loi n° 13-83 punit la tromperie sur l’espèce ou l’origine d’une marchandise quand elle est la cause principale de l’engagement du client.

Côté défense alimentaire, l’évaluation des menaces a été refaite à partir de trois zones : la réception des sacs en vrac, désormais contrôlée à l’arrivée (sacs intacts, étiquette du fournisseur), la salle de broyage, désormais fermée à clé hors production, et l’expédition, où chaque big bag reçoit un scellé numéroté noté sur le bon de livraison.

Comment le dossier a-t-il été présenté à l’acheteur ?

Comme un ensemble cohérent, pas comme une pile de documents. Le dossier comprenait la méthode écrite, l’évaluation complète, le plan d’atténuation, la liste des sources de veille, le plan de défense alimentaire résumé, le dernier test de traçabilité et le premier bilan matière du safran.

L’équipe technique de l’importateur a posé deux questions : comment les mélanges héritent du niveau de leurs composants, et à quelle date les achats moulus seraient remplacés. Les deux réponses existaient déjà par écrit. L’importateur a ensuite programmé son propre audit fournisseur ; sa préparation est décrite dans notre article préparer un audit fournisseur.

Quelles leçons pour les autres exportateurs ?

Trois leçons valent pour une huilerie, une conserverie ou un conditionneur de fruits secs. D’abord, lire la demande de l’acheteur à travers son propre référentiel : il ne demande pas un document, il cherche la preuve dont il a besoin pour ses fournisseurs et ses étiquettes. Ensuite, évaluer la forme sous laquelle la matière arrive, pas seulement son nom. Enfin, agir sur les achats avant d’empiler les analyses : une chaîne plus courte protège mieux et coûte moins cher qu’un plan d’analyses qui court après la fraude.

La méthode complète figure dans notre guide de l’évaluation de vulnérabilité à la fraude alimentaire, le cadre général dans notre guide food defense et food fraud, et les moyens à prévoir dans notre article sur le coût d’un programme.